• La citation du jour

     "Une chemin de mille lieux commence par un seul pas...et n'est rien d'autre qu'une suite de pas" (proverbe chinois)

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    Flash-back : Débat sur l’identité nationale (7ème partie)

    Assemblée nationale

    Présidence de Mme Danielle Bousquet,
    vice-présidente

     

    Mme la présidente. La parole est à M. Dominique Souchet.

    Mes chers collègues, merci de bien vouloir respecter vos temps de parole.

    M. Dominique Souchet. Monsieur le ministre, mes chers collègues, ce débat est une excellente initiative. Il nous offre une rare occasion d’échapper à la tyrannie de l’instant pour nous soucier de l’essentiel, les fondements de notre unité nationale, en dresser un état des lieux et examiner comment les consolider.

    M. Éric Raoult. Très bien!

    M. Dominique Souchet. J’appartiens à une région qui a été agressée puis martyrisée par un gouvernement français terroriste, qui a écrit là une des pages les plus noires de notre histoire. (Exclamations sur plusieurs bancs du groupe SRC.) Et pourtant, le hiatus qui aurait dû se creuser ne s’est pas creusé. Les « colonnes infernales » n’ont pas débouché sur la constitution d’une mémoire locale opposée à la mémoire nationale. Au contraire, cette mémoire locale n’aspire qu’à devenir un chapitre reconnu et assumé de l’histoire nationale.

    C’est la force de l’appartenance à un héritage millénaire qui l’a emporté sur la trahison momentanée de ses valeurs fondatrices. Le choix de l’appartenance à la communauté nationale, bien qu’elle ait revêtu un temps le visage hideux de la Terreur (Exclamations sur plusieurs bancs du groupe SRC), a été préféré à la tentation autonomiste. Mieux même, c’est le département vengé qui donnera à la France Clemenceau et de Lattre, et le plus grand nombre de tués par habitants pendant la Première Guerre mondiale.

    Cet attachement chèrement acquis à l’identité nationale, nous ne pouvons accepter d’en voir aujourd’hui l’objet caricaturé ou tourné en dérision, assimilé de manière irresponsable à une intolérance culturelle ou à une xénophobie d’État. Face à ces menaces, l’identité nationale reste pour nous un combat, qui doit s’ordonner aujourd’hui autour de trois priorités: un combat contre le délitement de la langue commune, un combat contre l’oubli de l’histoire nationale, un combat contre l’abandon du modèle de l’assimilation à la française.

    Face au laisser-aller linguistique, nous devons être aussi vigilants que nos cousins québécois.

    M. Daniel Fasquelle. Très bien!

    M. Dominique Souchet. Nous devons rappeler à l’école que la parfaite maîtrise de la langue commune est le premier de ses devoirs, parce que c’est cette maîtrise qui permet à chacun de tenir son rôle dans la société.

    M. Henri Plagnol. Il a raison!

    M. Dominique Souchet. Nous devons tous veiller à ce que le français ne perde pas ses vertus de précision, de justesse, de rigueur qui ont longtemps fait de lui la langue préférée des diplomates. Nous ne devons pas le laisser s’effacer au profit d’une langue globale, unique et pauvre.

    M. André Schneider. Très bien!

    M. Dominique Souchet. Le combat pour l’identité nationale nous fixe un véritable devoir de résistance linguistique.

    Dans l’ordre des urgences, la fourniture des repères historiques communs vient aussitôt après l’apprentissage de la langue commune. Il faut donner très tôt à nos enfants les clés de compréhension de leur environnement culturel et le sens de la profondeur historique sans la rétrécir. Il faut leur transmettre la longue mémoire de leur pays, qui leur resterait totalement incompréhensible s’ils n’étaient pas tous initiés à la colonisation romaine ou à l’histoire du christianisme.

    Il faut dire et redire le récit de notre pays pour le faire aimer, au lieu de laisser s’installer l’amnésie de l’histoire nationale. Il faut le faire en utilisant tous les vecteurs que nous offre la technologie et en multipliant les instruments de transmission novateurs. C’est l’appartenance assumée à une histoire commune, avec ses ombres et ses lumières, ses lâchetés et ses héroïsmes, qui permet à chaque Français de se construire et de s’avancer vers l’avenir avec confiance.

    Cela suppose de ne pas se laisser intimider par une idéologie de la repentance qui, en sortant artificiellement les événements de leur contexte historique, entend sidérer le jugement au lieu de l’aider à se former.

    M. Daniel Fasquelle. Très bien!

    M. Dominique Souchet. La fierté d’être français, de parler une langue universelle, d’assumer une grande histoire et de vouloir la poursuivre, ce qui implique évidemment de ne pas brader sa souveraineté, c’est ce qui met à l’abri de toutes les tentations de repli et permet l’accroissement de la communauté nationale.

    Pour que nous puissions maintenir une conception de la nation ouverte aux apports extérieurs, il faut que ceux-ci constituent une source d’enrichissement et non de remise en cause des principes qui la fondent. Cela suppose que l’on se tienne à l’écart des idéologies de la haine de soi. Cela implique de ne pas renoncer à l’assimilation à la française: c’est la meilleure voie que l’on ait trouvé jusqu’ici pour prévenir la communautarisation ou l’atomisation de notre société, pour éviter que la France ne devienne, selon l’expression du philosophe, « l’interaction chaotique de subjectivités multiples ».

    Fernand Braudel nous a indiqué par avance à quelles conditions le débat que nous ouvrons pourra être fécond: « Une nation ne peut être qu’au prix de se chercher elle-même sans fin, de se transformer dans le sens de son évolution logique. »

    Mme la présidente. Merci de conclure, mon cher collègue.

    M. Dominique Souchet. J’en termine, madame la présidente.

    Ce débat, qui va se poursuivre dans nos départements, ne sera fécond que s’il ne reste pas un événement ponctuel. Il doit s’inscrire dans la durée et permettre de déboucher sur les propositions concrètes dont la France et les Français ont besoin: la France pour retrouver pleinement son rayonnement international et les Français pour reprendre pleinement confiance dans l’avenir de leur pays. (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe UMP.)


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  • La citation du jour

     La question de la sortie du capitalisme n'a jamais, été, plus actuelle. Elle se pose en des termes et avec une urgence d'une radicale nouveauté. A.Gorz : "Un système devenu fou".

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    Flash-back : Débat sur l’identité nationale (6ème partie)

    Assemblée nationale

    Présidence de Mme Danielle Bousquet,
    vice-présidente

    Mme la présidente. La parole est à M. François de Rugy.

    M. François de Rugy. Monsieur le ministre, tout a été dit sur votre manœuvre préélectorale autour de l’identité nationale. (Exclamations sur les bancs du groupe UMP.)

    M. André Schneider. Ah, ce n’est plus du même niveau!

    M. François de Rugy. Le peuple français est un peuple sage. Les Français ressentent profondément cette manipulation, et il y a fort à parier qu’ils vous la renverront en boomerang lors des élections régionales de mars prochain. À trop vouloir briller, monsieur le ministre, on finit par se brûler les ailes.

    À l’époque, j’avais fait partie de ceux que vos propos avaient choqués lorsque qualifiiez Nicolas Sarkozy de « néo-conservateur américain à passeport français ». Aujourd’hui aussi, vous devriez mieux choisir vos mots; l’intitulé même de votre ministère est pour nous une provocation.

    Que les choses soient bien claires: l’identité, nous sommes prêts à en discuter, mais ce qui nous étonne, c’est votre obsession à parler d’identité nationale en reléguant au second plan la République et ses valeurs: liberté, égalité, fraternité.

    M. André Schneider. Nous allons y revenir!

    M. François de Rugy. J’ai relu aujourd’hui le discours prononcé par Nicolas Sarkozy le 12 novembre à La Chapelle-en-Vercors.

    M. Daniel Fasquelle. Bonne lecture!

    M. François de Rugy. La réaffirmation de la place de la République dans notre identité ne vient qu’à la trente-sixième page. Et encore n’arrive-t-il pas à citer la devise!

    Auriez-vous un problème avec la liberté? Sans doute. Avec l’égalité?

    M. Henri Emmanuelli. Sûrement!

    M. François de Rugy. Assurément. Avec la fraternité? Ce n’est malheureusement même pas la peine d’en parler. (Exclamations sur les bancs du groupe UMP.)

    Contrairement à vous, nous ne réduisons pas la question de l’identité à la question de l’identité nationale. Par ailleurs, nous refusons un débat déclenché artificiellement d’en haut, organisé sur ordre par les préfets. La réflexion sur l’identité, qui est d’abord, pour nous, une réflexion personnelle de chacun, cette réflexion-là est permanente. Qui aurait imaginé un jour qu’elle serait commandée, imposée même, par l’État et le Gouvernement? Qu’aurions-nous dit si un autre pays avait fait cela?

    L’identité de chacun ne se réduit pas à l’identité nationale. Nous défendons une vision autrement plus complexe qui intègre et respecte l’histoire personnelle, familiale et sociale de chacun. Je pourrais à mon tour évoquer l’identité de personnes particulières.

    C’est l’honneur de la France que de respecter cette liberté essentielle. L’identité de chacun se nourrit de cultures diverses: par exemple, la culture ouvrière, la culture paysanne, la culture maritime, la culture montagnarde… Je pourrais allonger la liste pour notre pays.

    Bien sûr, il y a aussi une dimension collective. La force de la France est aussi de permettre à chaque trajectoire individuelle de participer à une histoire collective, elle-même toujours en perpétuelle construction.

    Tout le monde, d’ailleurs, n’a sans doute pas les mêmes références historiques. Peut-être ici même, dans cette assemblée, les références des uns et des autres ne sont-elles pas les mêmes. Pour nous, la Révolution de 1789 fait partie de l’identité nationale, mais aussi la Commune de Paris, juin1936, juin1944, mai1945 et, ne vous en déplaise, mai1968.

    Nous voulons rapprocher la question de l’identité de celle du sentiment d’appartenance. En France, le sentiment d’appartenance à cette communauté de vie et de destin qu’est la nation n’est pas exclusif d’autres sentiments d’appartenance. On raille parfois l’esprit de clocher; mais de la commune, parfois même du quartier, au monde, en passant par la région, la France ou l’Europe, les sentiments d’appartenance s’additionnent et s’imbriquent subtilement et utilement. C’est pour nous le meilleur antidote au racisme et à la xénophobie. À cet égard, je tiens, monsieur le ministre, à dénoncer vos propos rapportés dans Le Monde de ce soir, selon lesquels il faudrait une « hiérarchie » entre les sentiments d’appartenance.

    Pour les écologistes, s’il y a bien quelque chose à cultiver, c’est ce sentiment de multi-appartenance, y compris par un apprentissage, en plus de la langue française, de différentes langues: des langues régionales aux langues des pays d’origine, trop souvent ignorées par notre enseignement.

    Quand je disais que ce débat, ce questionnement sur l’identité, doit être permanent, je voulais souligner à quel point il est lié aux différents choix politiques que l’on fait. On ne peut pas monter de toutes pièces un débat sur l’identité nationale sans faire le lien avec les valeurs de la République ni avec les choix politiques sur des sujets aussi essentiels que la solidarité nationale, l’école, la sécurité sociale, les services publics ou encore, et surtout, la fiscalité. Oui, aujourd’hui l’école publique, La Poste ou la SNCF sont autant constitutifs de l’identité française que le drapeau bleu-blanc-rouge ou La Marseillaise .

    À quoi bon parler de l’identité nationale si l’on ne fait pas de la cohésion nationale une priorité? Il n’y aura pas de cohésion nationale sans cohésion sociale. Il n’y aura pas de cohésion nationale sans cohésion territoriale. Comment parler d’une France une et indivisible, aujourd’hui, quand on a laissé se créer des ghettos, quand on laisse les banlieues et les quartiers en difficulté sans perspectives?

    Comment oser parler d’identité nationale quand on en est à demander des certificats de nationalité à certains Français qui viennent faire renouveler leur carte d’identité dans les mairies ou les préfectures?

    Mme Pascale Crozon. Très bien!

    M. François de Rugy. Le Président de la République a dit dans son discours, en parlant des résistants: « Ils aimaient leur patrie parce qu’ils aimaient ce qu’elle avait fait d’eux. » Pensez-vous vraiment que nos compatriotes à qui l’on inflige ces vexations peuvent aimer ce que vos lois ont fait d’eux?

    Croyez-vous vraiment qu’en érigeant en dogme le bouclier fiscal on renforce le sentiment d’appartenance à la nation? Quel plus terrible symbole que de s’attaquer à l’impôt juste et équitable, qui est à la source de notre République depuis la Révolution française? (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe SRC.)

    Votre prétendu débat est un bien triste cache-misère de toutes vos politiques qui vont à l’encontre du pacte social dans lequel se retrouve la très grande majorité des Français. Je ne prendrai, avant de conclure, qu’un seul exemple: qu’est devenu le si mal nommé plan « Espoir banlieues »? Rien n’a changé depuis les émeutes de novembre2005. Et c’est cela qui casse la logique du « vivre ensemble » au profit des logiques de repli et d’affrontement.

    M. Éric Raoult. Venez y vivre! Idéologue!

    M. François de Rugy. Tous ces exemples sont autant d’offenses à l’identité française, à l’identité de notre nation et de notre République, à cette identité ouverte et vivante à laquelle nous sommes, comme une très grande majorité de Français, attachés.

    La question de l’identité est complexe. C’est cette complexité qui fait sa richesse. C’est cette richesse qui fait la force de la France. En réduisant la question à une manœuvre politicienne préélectorale, vous appauvrissez ce qui fait la substance de la France. En un mot, vous l’affaiblissez. (Applaudissements sur les bancs des groupes GDR et SRC.)


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  • La citation du jour

     "Quand je me contemple, je me désole, quand je me compare, je me console" Talleyrand.

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    Flash-back : Débat sur l’identité nationale (5ème partie)

    Assemblée nationale

    Présidence de Mme Danielle Bousquet,
    vice-présidente

    Mme la présidente. La parole est à M. Hervé Mariton.

    M. Hervé Mariton. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, oui, ce débat est légitime. C’est le débat de tous. Nous débattons donc naturellement ici, à l’Assemblée nationale, comme le groupe UMP l’a proposé. En même temps, ce débat ne doit pas être celui d’un trimestre. Ce ne doit pas être un débat de préfecture ou de ministère. Il est bien que le Président de la République se soit, aujourd’hui, de nouveau exprimé sur ce sujet. Il ne saurait non plus être, par les éléments que l’on y met, un programme de gouvernement. Si vous m’y autorisez, monsieur le ministre, je n’ai pas beaucoup aimé tout à l’heure, dans votre bouche, l’utilisation du mot « scénario » qui ne me paraît pas adapté.

    Oui, ce débat est, pour nous, une passion partagée; il intéresse. On nous demande parfois si nos électeurs nous en parlent. Oui, parce que les Français ne sont heureusement pas uniquement préoccupés de questions matérielles, aussi importantes et urgentes soient-elles.

    Nos concitoyens comprennent bien que cette question n’est pas résolue d’avance et que la réponse n’est pas acquise. Nous sommes dans un monde ouvert qui pose naturellement de nouvelle manière la question de l’identité nationale. Oui, Jean-François Copé l’a rappelé, notre pays vit, subit des fissures et des menaces. Oui – et c’est heureux – nos concitoyens demandent que le débat soit permanent et exigent des réponses. Je pense, en effet, que le plus grand nombre d’entre eux ressent, vit, exprime, exige que l’identité nationale soit un lien social et non un self-service où chacun viendrait chercher sa réponse et apporterait son opinion. L’identité nationale, c’est quelque chose de plus fort.

    Oui, ce débat est essentiel et indispensable parce que l’identité nationale est une force, un fait à nourrir et non un contrat à négocier. Beaucoup l’ont dit, beaucoup le diront – mais pourquoi faire nécessairement compliqué? – l’identité nationale est une source d’énergie qui se trouve dans notre belle devise de liberté, d’égalité et de fraternité: la liberté, en ce qu’elle a d’insolence et de création; l’égalité, quand, face à nos concitoyens qui se trouvent dans des situations très difficiles, nous ne devons pas mener des politiques « localistes », spécifiques, clientélistes, mais faire en sorte que l’ascenseur social puisse fonctionner pour tous les Français, où qu’ils soient; la fraternité, quand on mesure ce qu’est la force de la politique familiale française et qu’on voit un pays européen comme l’Allemagne se demander comment elle pourrait éclairer des politiques publiques dans d’autres pays.

    Liberté, égalité, fraternité, cela dit beaucoup, et je suis parfois perplexe quand je vois ce qu’on veut ajouter à la devise de la République. La laïcité, je suis pour, mais ce n’est pas la quatrième vertu républicaine, la République en comporte trois. La diversité, c’est un objectif politique indispensable, mais ce n’est pas la cinquième vertu républicaine, il y en a trois.

    Monsieur le ministre, nous sommes massivement ici contre le communautarisme, et je suis heureux qu’il y ait eu une clarification et un progrès sur ce terrain. Je suis aussi, car l’ascenseur social passe heureusement par d’autres voies, contre les discriminations positives, même parées de nouvelles présentations.

    Source d’énergie, intelligence de mouvement aussi, parce que l’identité, c’est un héritage, et c’est le refus de l’ingratitude, comme Alain Finkielkraut l’a très bien décrit. L’identité nationale, c’est une transmission, c’est la conscience de ce que nos parents nous ont transmis, c’est la conscience de ce que nous voulons transmettre à nos enfants, avec une interrogation, avec une forme d’ambition, sur ce que nous aimerions qu’ils transmettent à leurs propres enfants. L’héritage, la transmission ne retirent rien à ce que la richesse nouvelle peut apporter à notre pays, tout cela est indispensable.

    Source d’énergie, intelligence de mouvement, esprit de don enfin.

    L’esprit de don dans notre pays, c’est le sens du service public, c’est le sens de l’effort gratuit, y compris dans la formation et les programmes scolaires. C’est le lien entre science et conscience. Y aurait-il une réponse française aux enjeux de la bioéthique – la France, dernier rempart contre la déferlante utilitariste, comme le dit le professeur Munich – si les scientifiques de notre pays n’avaient pas cette culture, ces humanités, cette histoire, que nous devons continuer de leur offrir?

    L’esprit de don, ce n’est pas l’esprit de créance. Toute revendication, même légitime, ne doit pas nécessairement ébranler l’identité nationale. L’identité nationale, c’est se poser des questions, mais c’est aussi ne pas constamment s’agiter, douter, fragiliser ce qui nous a été offert, ce que nous voulons vivre et transmettre.

    Mme la présidente. Merci de conclure, mon cher collègue.

    M. Hervé Mariton. Oui, le monde bouge et nos valeurs sont offertes au monde. Elles doivent l’être de manière active à l’Europe. Lorsque nous sommes convaincus que certains éléments de notre identité française sont une force, nous voulons que l’Europe fasse avec nous un bout du chemin.

    Ce monde que nous voulons construire, ce monde nous éveille aussi constamment, et c’est cela le mouvement de l’identité nationale. Elle n’est pas gelée, elle n’est pas figée. En même temps, elle est forte, elle est riche. C’est l’identité nationale pour un monde meilleur. (Applaudissements sur les bancs des groupes UMP et NC.)

    Mme la présidente. La parole est à Mme Marietta Karamanli.

    Mme Marietta Karamanli. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, selon Jacques Ancel, géographe persécuté par les nazis et mort en 1943, « un État se marque sur une carte, une nation est une communauté morale plus malaisée à circonscrire ». Il ajoutait: « Ce serait puérilité que de tracer des sentiments dans le rigide cadre des territoires ».

    Il est donc toujours complexe de définir ce qu’est le sentiment d’être français. Le mot sentiment désigne lui-même à la fois des sensations et une conscience. Il est périlleux que ce soit l’État qui cherche à dire ce que cela signifie et, ainsi, à « cadrer » des sentiments. En la matière, il ne peut dire « le vrai » car il ne peut y avoir d’objectivité.

    Permettez-moi d’avoir une pensée pour Raymond Forni, qui a été président de cette assemblée, l’enfant d’un immigré. Je vous invite à relire le préambule du discours qu’il a prononcé après son élection et qui a fait l’unanimité. (Applaudissements sur les bancs des groupes SRC et GDR et sur plusieurs bancs du groupe UMP.)

    Je voudrais vous faire part de ma propre expérience, celle de devenir française, ayant été une étrangère pendant une moitié de ma vie.

    Je suis née en Grèce, un pays dans lequel l’État, jusque dans les années soixante-dix, avait la tentation de délivrer un certificat de loyauté, où, à la nationalité, s’ajoutait en quelque sorte un serment de bonne conduite vis-à-vis de la nation. À bien y réfléchir, cela fait froid dans le dos.

    Je vais essayer de définir ces sentiments qui m’ont fait devenir française et me sentir française.

    Mes parents étaient modestes et ont été des résistants à l’occupation nazie. Ils ont connu la famine et ont perdu leur maison dans un tremblement de terre. Autant vous dire qu’ils ont connu l’adversité. J’ai donc été élevée dans une culture de résistance, y compris un peu à eux-mêmes, et d’amour de la liberté collective.

    Ma première fascination et mon premier amour pour la France ont été la langue et la création à la française. J’aimais et j’aime le français, même s’il est difficile. C’était et cela reste une langue de liberté, de tolérance et d’espoir.

    À mon époque, dans ma ville, Volos, il y avait l’Institut français et ses mille auditeurs. J’ai lu Colette, Balzac, Rousseau, Françoise Sagan. Le français me « parlait », il était et reste pour moi une langue riche et agréable à entendre. Aujourd’hui, on ne pourrait plus faire une telle découverte: on a fermé l’Institut français – c’est déjà une RGPP d’avance! (Applaudissements sur les bancs du groupe SRC.)

    M. Dominique Dord. C’est dommage, la polémique appauvrit le discours!

    Mme Marietta Karamanli. J’enviais aussi ce qu’étaient les créations françaises, notamment la mode, car j’y voyais le signe de quelque chose qui se réinventait constamment, s’adaptant aux besoins nouveaux et créant des goûts originaux. En ce sens, la France, c’était pour moi un pays qui ne subissait pas le changement mais le pratiquait par la culture. D’une certaine façon, la France me faisait rêver.

    Ma deuxième découverte et mon deuxième sentiment ont été, à vingt ans, le fait que je me sente à l’aise dans le pays lui-même.

    En venant d’abord à Grenoble, puis à Paris et au Mans pour mes études, j’ai eu d’emblée le sentiment que je pourrais y vivre pour toujours, chose que je ne pouvais savoir avant d’y être. C’est un sentiment fort, que nul État ne peut prescrire ni interdire. (Applaudissements sur les bancs du groupe SRC.)

    Au-delà de la diversité des paysages et des hommes et femmes, de l’harmonie des goûts, de la beauté du vin, domine une morale laïque. Ici, ce n’est pas la religion qui détermine votre appartenance à la communauté nationale. Je viens d’un pays où 98 % des Grecs sont baptisés orthodoxes et, si vous ne vous mariez pas à l’église, vous n’êtes pas tout à fait le gendre ou la belle-fille de vos beaux-parents.

    La France, c’est aussi un pays qui croit à l’école, depuis la maternelle, aujourd’hui menacée malheureusement, certains n’y voyant que de petits enfants à changer, jusqu’à l’université, avec l’idée que chacun a une chance.

    C’est un pays qui croit aussi à une morale laïque faite de devoirs, de justice et de bonté, d’habitude de la réflexion, une morale qui se suffit à elle-même sans avoir besoin d’un prêtre ou d’un chef qui décide seul de ce qui est bon pour tous, même si notre Président de la République pense autre chose.

    Mon troisième sentiment pour la France a été le plaisir de me savoir reconnue pour ce que j’étais.

    Plus tard, en lisant Ferdinand Buisson, philosophe, pédagogue, et ministre de la III e  République, j’ai découvert que c’était ce qu’il nommait « l’individualisme de conscience ». Ici, vous pouvez être vous-même et ne pas être défini exclusivement par votre famille, votre religion, votre travail ou votre entreprise, votre pays d’origine, ou encore vos préférences sexuelles. Vous êtes, quelque part, « indépendant » d’eux. On y pratique non pas la coexistence des particularismes mais le partage de ce qu’il y a de meilleur dans les individualités et les valeurs.

    Par ailleurs, cet individualisme n’est pas l’individualisme de concurrence qui est aujourd’hui valorisé et vanté partout, jusqu’aux plus hauts sommets de l’État. Être puissant, riche, riche parmi les puissants ou puissant parmi les riches, cette ivresse-là qui s’empare de celui qui a devancé ses semblables ou est en passe de le faire, qui veut constamment dominer et qui se comporte comme tous les riches et les puissants du monde, ce n’est pas cela qui m’a fait choisir la France. (Applaudissements sur les bancs des groupes SRC et GDR.) Avec ce que j’appelle l’individualisme de conscience, je me suis sentie proche d’une valeur qui est la recherche de la justice dans la diversité et la reconnaissance des personnes.

    Mon quatrième sentiment à l’égard de la France a été le bonheur d’être dans un pays ayant le goût des autres. Ce pays a encore la réputation d’aimer les autres, de les reconnaître et de les accueillir quand ils en ont envie ou besoin.

    Jeune, je savais que la France avait su accueillir mes compatriotes grecs, ceux qui étaient considérés comme déloyaux ou dangereux par l’État des colonels.

    De façon plus générale, j’ai toujours eu la sensation que notre pays était curieux des cultures des autres et apte à œuvrer dans le monde sans penser en être le maître. J’ai le souvenir de ces touristes français curieux de la Grèce antique, que je rencontrais au bureau de poste de ma ville et avec lesquels je partageais quelques mots de français. D’une certaine façon, la France a su donner l’exemple; c’est parce qu’elle sait être ouverte qu’elle rayonne et est aimée.

    Ces sentiments que j’ai essayé de décrire m’ont permis de me sentir chez moi sans renier mes origines, de vouloir porter une idée du progrès pour les autres.

    Un vieux Sarthois m’a dit, alors que j’avais un accent plus marqué encore qu’aujourd’hui, bien qu’il risque de l’être de plus en plus au fur et à mesure que l’on avance dans la nuit en raison de la fatigue: « Je sais, vous n’êtes pas d’ici mais, moi, je vous préfère car je sais que, vous, vous me comprendrez et me défendrez ». Il a mieux que quiconque défini ce qu’était être Français, avoir une grande solidarité de vie et d’avenir dans le respect des lois que nous définissons ensemble.

    Pour lui comme pour moi, être Français ce n’est pas quelque chose de figé, quelque chose dont l’essence nous échapperait pour être décidé par en haut, fût-ce par un ministre.

    Évidemment, la France, c’est aussi mon mari, ce sont mes quatre enfants, de dix-huit à trois ans, qui se sentent tous français et qui aiment tous leurs origines étrangères. Ils se sentent forts d’une histoire riche. Petits, ils dessinaient, sans qu’on leur dise quoi que ce soit, des drapeaux français, mais aussi grecs. Allez comprendre!

    Quand j’ai dit à mes parents que je resterai ici, ils ont été tristes. Quand je suis devenue Française, leurs sentiments n’ont pas changé et ils sont devenus fiers de ce que la France avait fait de moi et de ce que je pouvais y faire.

    Que peut-on inférer de ces quelques propos personnels et de ces sentiments sans doute vécus par des centaines de milliers d’étrangers devenus Français?

    Selon moi, parler de l’identité nationale comme de quelque chose d’objectif et d’immuable qu’on pourrait « valoriser », comme le dit le site du ministère, c’est impossible.

    Se retenir de dire que cette vision est inepte reviendrait à se sentir coupable. Mais de quoi? D’être français? Ça non! D’oublier l’humanité à la Française? Certainement, et ce serait une entorse à notre propre culture et ça, parce que je suis française, j’aurais du mal à l’accepter.

    Selon l’historien Gombrich, l’histoire humaine est un fleuve qui parcourt des paysages différents et jamais les mêmes. Il nous faut donc admettre que nos valeurs, y compris celles que nous appelons nationales, puissent avancer sur ce fleuve et se renouveler. (Les députés des groupes SRC et GDR se lèvent et applaudissent longuement.)


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  • La citation du jour

     "Il y a assez de tout dans le monde pour satisfaire aux besoins de l'homme, mais pas assez pour assouvir son avidité." (Gandhi)

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    Flash-back : Débat sur l’identité nationale (4ème partie)

    Assemblée nationale

     M. le président. La parole est à M. François Asensi.

    M. Jean-François Copé. Et les excuses d’Emmanuelli, c’est à quelle heure?

    M. François Asensi. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, permettez-moi un mot sur les conditions dans lesquelles se déroule notre débat sur l’identité nationale, des conditions iniques qui ne sont pas dignes du rôle de notre assemblée.

    Le courant communiste, malgré son rôle dans la construction de notre nation, ne dispose dans cet hémicycle que de dix minutes pour aborder un sujet aussi grave. Pourtant, aucune personne, aucun courant de pensée ne détient le monopole de la nation, et je suis choqué que les formations de cet hémicycle ne soient pas traitées équitablement.

    Le 21 février 1944, les murs de notre capitale se couvraient d’une grande affiche rouge annonçant l’exécution des vingt-trois membres du groupe Manouchian, ces résistants communistes, juifs, d’origine arménienne, hongroise, polonaise, espagnole, italienne, qui avaient fui le totalitarisme pour venir défendre dans notre pays les valeurs républicaines contre Vichy, contre les nazis. (Mmes et MM. les députés du groupe SRC apostrophent vivement les commissaires du Gouvernement en train de rire.)

    M. le président. Je vous en prie, n’interrompez pas l’orateur!

    Poursuivez votre intervention, monsieur Asensi.

    Plusieurs députés du groupe socialiste, radical, citoyen et divers gauche. Les commissaires ne savent pas se tenir!

    M. Jean-Paul Bacquet . Monsieur le ministre, vous auriez pu leur apprendre le respect!

    M. le président. Calmez-vous et asseyez-vous! (« C’est une honte! » sur les bancs du groupe SRC.) Ici, nous débattons d’idées et nous ne devons pas nous en prendre aux personnes!

    Quant à vous, messieurs les commissaires du Gouvernement, je vous rappelle que vous êtes tenus à une neutralité absolue. (Vifs applaudissements sur les bancs du groupe SRC.)

    Veuillez poursuivre, monsieur Asensi.

    M. François Asensi. Tous ces étrangers qui avaient fui le totalitarisme, étaient venus défendre les valeurs de notre pays contre Vichy et contre les nazis.

    Comment ne pas se rappeler cette affiche, inspirée de la xénophobie de la droite nationaliste, qui présentait ces étrangers comme l’anti-France? Ils font désormais partie du Panthéon de notre mémoire nationale. Mais, de cet épisode, les prochaines générations ne sauront peut-être rien, puisque vous semblez décidés à supprimer l’enseignement de l’histoire dans certaines classes de terminale, à un moment si important dans la formation d’un adulte citoyen.

    Aujourd’hui, des amalgames abjects se développent entre Français d’origine immigrée, étrangers et délinquants, dans les circulaires ministérielles. Les reprises des slogans du Front national par des représentants de l’État heurtent, je le crois, tous les républicains. Vous ouvrez une boîte de Pandore dont nul ne connaît l’issue, et je sais que beaucoup de députés, sur tous ces bancs, y compris à droite, partagent notre inquiétude.

    À chaque période de crise économique, des gouvernements, singulièrement de droite, ont élevé un rideau de fumée en désignant de prétendus ennemis de la France. Ces boucs émissaires ont eu pour nom Dreyfus, ils ont eu le visage de ces étrangers internés par la République à la veille de la Seconde guerre mondiale, sous la pression des fascismes de droite.

    L’histoire semble bel et bien bégayer et, pour masquer une politique économique et sociale en échec, pour débaucher un électorat ultra, le Président de la République sème la division dans le peuple français.

    Son concept d’identité nationale est scientifiquement inexistant, mais politiquement dangereux. L’intrusion de l’État dans la définition de la nation, instrumentalisée à travers la création d’un ministère de l’immigration et de l’identité nationale, est un fait grave. Avec les chercheurs et les intellectuels, j’en demande ici solennellement la suppression, car on ne peut présenter l’immigration comme une menace pour la France. Comment accepter une telle atteinte aux principes de la République? Le Gouvernement privatise l’État, nos préfectures, pour les mettre au service de la campagne de l’UMP. La neutralité des préfets, chargés de conduire des débats selon une circulaire biaisée et offensante, est profondément bafouée.

    Pour autant, la nation n’est aucunement taboue pour les députés communistes et républicains. Pour nous, la nation est une construction permanente, une volonté des citoyens de participer à un projet progressiste et émancipateur. La nation est une histoire, mais bien plus encore, elle a un avenir commun.

    Notre nation n’est pas la nation sclérosée du Président Sarkozy, qui reconnaît comme origine immuable la chrétienté et l’Ancien régime. Notre nation, c’est la nation de l’abbé Sièyes qui, en 1789, accordait la citoyenneté à tous les Français, quel que soit leur statut social. Notre nation, c’est la Déclaration des droits de l’homme, qui faisait de la contribution à l’impôt un élément essentiel de la citoyenneté française. C’est la Constitution de l’An II qui accordait des droits civiques identiques aux étrangers résidant en France.

    Au nom de quoi limiterait-on aujourd’hui les droits civiques de ces citoyens étrangers résidant en France, alors que de riches Français s’excluent volontairement de la solidarité nationale par l’évasion de leurs revenus dans les paradis fiscaux? (Applaudissements sur quelques bancs du groupe SRC.)

    Mme Élisabeth Guigou. En effet!

    M. François Asensi. Notre nation, c’est celle de la laïcité, remise en cause par le discours de Latran.

    Notre nation, c’est celle du Conseil national de la Résistance et de son pacte social. Or, du démantèlement du droit du travail à la privatisation des services publics, la politique de votre gouvernement renie cette République sociale, véritable ADN de la France.

    Notre nation, c’est, enfin, une communauté politique ouverte sur les autres nations, dans une relation de coopération et de dialogue. Comme le rappelait Jean Jaurès, cet internationalisme-là ne nous éloigne pas de la nation. Il nous en rapproche, à l’inverse d’un capitalisme mondialisé qui met les peuples en concurrence, attisant hier les guerres coloniales, aujourd’hui les guerres économiques et impériales.

    Je ne cesse de m’étonner d’une contradiction: les initiateurs du débat sur l’identité, les défenseurs des symboles de la nation, sont ceux-là mêmes qui fragilisent le rôle des États en promouvant la liberté absolue de circulation des capitaux; ceux-là mêmes qui soutiennent une construction européenne coupée du peuple; ceux-là mêmes qui abaissent les solidarités nationales en défendant la directive Bolkenstein. Ces élites capitalistes apatrides, dignes héritières des réfugiés de Coblence, mettent en doute le patriotisme des classes populaires, alors qu’elles n’hésitent jamais à défendre leurs privilèges depuis les fourgons de l’étranger.

    Enfin, comment accepter que le Gouvernement français caricature et stigmatise à ce point l’immigration? Notre nation est un creuset de cultures, une terre ancienne d’immigrés. Près d’un quart des jeunes français a un grand-parent né à l’étranger, ne l’oublions pas, monsieur le ministre.

    Élu du département de la Seine-Saint-Denis, berceau depuis longtemps de métissages au gré des migrations économiques, je ne peux accepter le procès de la différence que votre gouvernement instruit. Non, l’immigration n’est pas un danger. Elle est une richesse, pour peu que l’on sache lui donner une juste place dans notre République. La France, sa croissance, son modèle social, se sont construits sur les efforts et les sacrifices de ces populations qui nous ont rejoints. La stigmatisation de l’immigration est un reniement absolu de l’intégration républicaine. En confortant les préjugés, vous condamnez certains Français à devenir d’éternels étrangers dans leur propre pays. Vous condamnez ces Français de la deuxième ou troisième génération à subir, comme leurs parents, des discriminations ethniques qui sont la honte de notre République.

    Parfois avec difficulté, la France a su, par le passé, offrir sa générosité à plusieurs générations d’immigrés. Je constate avec beaucoup de tristesse que votre politique discriminante ferme désormais la porte à la génération des enfants d’immigrés maghrébins et africains, terriblement absents de notre hémicycle.

    Je constate également que la tradition humaniste française est bafouée, à l’heure des charters pour l’Afghanistan. Ces réfugiés ou immigrés sans papiers ont vécu le déchirement de quitter leur pays, leur famille, font le sacrifice d’occuper des emplois pénibles, en deçà de leurs compétences, pour assurer à leurs enfants un avenir en France. Quelle épreuve supplémentaire comptez-vous leur imposer, alors que leur régularisation est un droit fondamental?

    La France, patrie des droits de l’homme, voit chaque jour ses lumières décliner. Le Conseil de l’Europe vient de dénoncer « la vision étriquée de l’identité », défendue par le gouvernement français, qui n’accorde aucune place à la diversité des cultures. La tribune du Président Sarkozy, dans Le Monde, ressuscite la funeste idée d’assimilation. Le juste refus du communautarisme ne saurait faire table rase des cultures d’origine.

    Finalement, le véritable mal français n’est pas l’immigration, c’est l’affaiblissement de notre modèle républicain. Affaiblissement dû à la crise systémique du capitalisme, mais aussi à un passé colonial qui a durablement figé une image de la France opposée à la culture africaine. Une image réaffirmée récemment par le Président de la République dans le terrible discours de Dakar.

    Rien n’est pire que ces murs d’incompréhension et de discriminations qui existent au cœur de notre République, où les jeunes diplômés immigrés subissent un chômage quatre fois plus important que les non immigrés, où l’ensemble de la société souffre d’inégalités si criantes que le vivre-ensemble est brisé.

    Certains à droite, au nom de leur chef, font le choix de maintenir ces murs de défiance et d’injustice, les députés communistes et républicains sont, au contraire, déterminés à les faire tomber! (Applaudissements sur les bancs des groupes GDR et SRC.)

    M. Claude Goasguen. C’est lamentable! C’est incroyable! C’est stalinien!

    M. le président. La parole est à M. Jean Dionis du Séjour.

    M. Jean Dionis du Séjour. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, au moment de prendre la parole au nom des députés du Nouveau Centre, je tiens à saluer l’occasion qui nous est offerte de débattre enfin pleinement, dans cet hémicycle, de la question de l’identité nationale.

    Ce débat, d’aucuns ont tenté, exercice paradoxal dans une démocratie, d’en contester l’opportunité. Le Gouvernement aurait des visées électoralistes?

    Plusieurs députés du groupe socialiste, radical, citoyen et divers gauche. Ah oui!

    M. Jean Dionis du Séjour. La belle affaire! Citez-moi un seul gouvernement qui n’en ait jamais eues!

    La majorité voudrait donner des gages à la partie la plus à droite de son électorat? Et alors? Nous, centristes, avons toujours préféré qu’elle se retrouve dans un vote républicain plutôt que dans un vote extrême!

    Plusieurs députés du groupe de l’Union pour un mouvement populaire . Très bien!

    M. Jean Dionis du Séjour. Sur le fond, nous nous réjouissons de cette opportunité de débattre, car, à nos yeux, le sujet est essentiel. L’enjeu, c’est de définir ce qu’est la France aujourd’hui, à l’heure où la mondialisation et les différences parfois criantes de niveaux de vie conduisent à un métissage accéléré des populations comme de leurs cultures. Se poser la question de son identité, c’est s’interroger sur son rapport à l’altérité, c’est chercher ce qui aujourd’hui nous distingue, nous Français, mais aussi ce qui nous rassemble, c’est savoir qui nous sommes pour mieux porter notre message dans le monde.

    Dès lors que l’on évoque la nation, on oppose traditionnellement, un modèle germanique, la Heimat , théorisé par Fichte, reposant sur des critères objectifs et tournés vers le passé, tel le partage d’une histoire et de racines communes, à une conception française, héritée des Lumières, où la nation aurait, cette fois, une dimension politique, voire strictement « contractualiste », où elle serait, selon les mots d’Ernest Renan, « un plébiscite de chaque jour » appuyé sur le partage d’une volonté de vivre ensemble. Cette opposition est toujours vivante dans le droit actuel de la République fédérale allemande, avec le droit du sang, et notre droit républicain, avec le droit du sol.

    Oui, nous avons fondé notre République sur des valeurs autour desquelles tous ici, quelles que soient nos sensibilités, nous nous retrouvons. Elles constituent bien le socle de notre identité et sont, en quelque sorte, le règlement de copropriété de la maison France, ces fameux droits et devoirs. Ces valeurs, ce sont le fameux triptyque républicain, liberté, égalité, fraternité, mais aussi, depuis plus d’un siècle, celle, tout aussi fondamentale de la laïcité. Pour autant, faut-il renvoyer dos à dos l’histoire et ces valeurs? Peut-on même séparer, dès lors que nous nous interrogeons sur ce que nous sommes, ces valeurs qui fondent l’universalité du message républicain de l’histoire de notre pays? Notre conception de la laïcité elle-même aurait-elle pu surgir d’une pensée autre que chrétienne, la première à exiger de « rendre à Dieu ce qui appartient à Dieu et à César ce qui appartient à César » et qui pose ainsi dans ses fondements mêmes la séparation entre pouvoirs temporels et spirituels?

    Oui, l’identité française, c’est tout à la fois un héritage fait de symboles, de repères culturels, historiques et une volonté de vivre ensemble, un projet politique. Oui, la France, c’est au sens fort, notre patrie, « la terre de nos pères », la mémoire de nos morts. Et dans un même temps et dans un même élan, la France, c’est aussi l’exigence et le rêve républicain.

    Il n’est pas d’identité nationale solide qui ne s’appuie sur ses deux jambes: patriotique et faisant mémoire du passé, d’une part, politique et tournée vers l’avenir, d’autre part. Faire abstraction de tout héritage patriotique, c’est faire le choix de s’enfermer dans une vision froide et désincarnée de la nation qui, tôt ou tard, ne recueillerait plus l’adhésion des Français. À l’inverse, il n’est pas de nation ouverte et intégrant avec succès les étrangers qui viennent vers elle qui ne soit pas assise sur un projet politique vivant. Et la vie ne connaît pas l’immobilité. Qui pourrait donc imaginer que notre identité nationale se trouve figée une fois pour toutes? Le faire, ce serait d’abord et avant tout, commettre une faute historique.

    Je m’en tiendrai à un seul exemple, longuement développé par Fernand Braudel dans son magnifique ouvrage L’identité de la France . Braudel montre ainsi combien l’exode rural accéléré qu’a connu notre pays après la dernière guerre a été à l’origine d’un bouleversement profond, durable et structurel pour notre identité nationale. Dans la France de 1940, ce sont les paysans et leur culture qui déterminent largement l’identité de la France. Aujourd’hui, la France, c’est majoritairement une nation d’employés du secteur tertiaire, avec leur culture propre et leur psychologie, qui s’interroge sur ce qu’elle est. Être fidèles à notre identité, c’est respecter et faire vivre, sans verser dans l’outrance, notre héritage symbolique, patriotique et historique. C’est à ce titre qu’il nous faut respecter notre hymne et notre drapeau, notre histoire et notre culture, mais aussi, et peut être surtout, notre langue.

    Je voudrais insister sur ce point. La querelle linguistique que connaît, à l’heure actuelle, la Belgique n’est, à ce titre, pas anodine. Elle est même fondamentalement politique. La langue française n’est pas seulement le magnifique support de grandes œuvres littéraires ou encore notre langue maternelle, c’est le vecteur d’une vision du monde unique et identitaire. Nous avons donc le devoir de faire vivre notre langue dans ce monde du XXI e  siècle et de l’internet, mais aussi, c’est vrai, de redonner sa place à l’histoire dans les programmes scolaires sans verser dans les errements simplistes et parfois caricaturaux que nous avons connus par le passé.

    Être fidèles à notre identité, c’est aussi, sous peine d’une régression nationaliste aux relents maurrassiens bien peu sympathiques, faire vivre notre projet politique dans toute son originalité. Oui, faire vivre soixante-trois millions de personnes dans une société de liberté, d’égalité, de fraternité et de laïcité, c’est notre véritable défi. Chacun peut mesurer la distance qui demeure entre la réalité de notre pays et l’objectif républicain. Ne nous trompons pas, c’est cette distance qui menace directement la cohésion sociale de notre pays, et donc notre identité, que ce soit pour les jeunes Français issus de l’immigration dans nos banlieues ou pour les habitants oubliés de la France des territoires ruraux.

    Mais, être fidèles à notre identité, mes amis, c’est également ne pas vouloir imposer à nos concitoyens « d’être français, un point c’est tout ». À ce titre, il y a un véritable piège à confondre identité nationale et identités personnelles. Il n’y a pas d’identité française qui ne se définirait pas par rapport à une identité européenne commune – la grande absente de nos débats pour le moment – dans ce que la France a de singulier et de ce qu’elle a en partage avec ses nations sœurs européennes.

    Là aussi, il y a bien une identité européenne qui repose sur des faits objectifs. Cette identité est le bien commun de l’ensemble des pays ayant en partage d’avoir pris part, depuis vingt siècles, à une même séquence historique marquée notamment par l’Empire romain, le christianisme, le Moyen Âge, la Renaissance, la Réforme et les Lumières, puis, au XX e  siècle, par le naufrage de deux guerres mondiales. Cette réflexion, mes amis, est centrale pour définir les frontières de l’Europe et pour penser justement la question de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne.

    Mais l’Europe, aujourd’hui et depuis cinquante ans, c’est aussi un projet politique auquel nous sommes, nous les centristes, génétiquement attachés. Il n’y a pas aujourd’hui de projet politique français, de rêve français et donc d’identité nationale française qui n’intègre pas le projet politique européen. C’est un projet politique porté sans doute par une part d’idéalisme kantien qui ambitionne désormais de délivrer un message au monde et qui contribue, lui aussi, à l’évolution de nos identités nationales respectives.

    Pas plus qu’il n’y a d’identité française sans référence à l’Europe, il n’y a de rêve français qui n’ait pas une dimension universelle et qui n’ambitionnerait pas de relever les grands défis de ce monde, qu’ils soient climatiques ou qu’ils touchent à la faim dans le monde. Charles de Gaulle écrivait à ce sujet: « Il y a entre la grandeur de la France et la liberté dans le monde un pacte vingt fois séculaire. (Applaudissements sur quelques bancs du groupe UMP.)

    Eh bien, nous, centristes, nous nous retrouverons pleinement dans cette ambition française! C’est en cela aussi qu’il nous appartient de faire vivre notre identité à la surface du globe et qu’il nous appartient, par exemple, d’y soutenir avec force et d’y faire vivre la francophonie, ses peuples et ses institutions.

    Encore une fois, notre langue est bien l’un des vecteurs privilégiés de notre vision du monde et l’on ne peut penser défendre les valeurs qui fondent le message universel de la France si l’on ne défend pas, dans le même temps, l’usage du français lui-même.

    Mais il faut également, dans la ligne de la reconnaissance des langues régionales par notre Constitution, rénover notre discours républicain pour clarifier la place qu’il laisse aux communautés de tout ordre qui composent la nation. En ce sens, un certain discours anti-communautariste, d’un républicanisme exaspéré, est aujourd’hui, à plus d’un titre, à bout de souffle dans le pays de plus en plus brassé et métissé qu’est la France d’aujourd’hui. À l’heure où internet refaçonne les relations sociales en offrant une nouvelle vie aux communautés de tout ordre, reconnaissons enfin et calmement que chacun d’entre nous porte en lui plusieurs identités qui ont chacune le droit à l’expression.

    Voilà pour les fondements de philosophie politique qui sont les nôtres en matière d’identité nationale. Il nous revient maintenant de les intégrer dans notre pratique politique contemporaine pour faire vivre l’exigence républicaine, le rêve français et européen. C’est à nous de trouver les mille et une initiatives qui replaceront la réalité vécue quotidiennement par nos concitoyens à la hauteur de notre ambition nationale.

    Permettez-moi de citer quelques-unes de ces mille et une initiatives. Plus de dix ans après la fin du service national – et je suis heureux que le groupe socialiste, radical, citoyen et divers gauche et le groupe de l’Union pour un mouvement populaire aient cité cette initiative –, oui, nous avons besoin d’une grande réforme proposant à notre jeunesse, garçons et filles, le don du temps dans une grande initiative de service civique national. C’est pourquoi nous, centristes, apportons aussi tout notre soutien aux initiatives prises en ce sens par le haut-commissaire Martin Hirsch, afin de mettre, enfin, en place ce nouveau service civique.

    De la même manière, je l’ai déjà souligné, mais permettez-moi d’y revenir, la promotion de la langue française, à l’intérieur comme à l’extérieur de notre pays, est un enjeu majeur. Où est, aujourd’hui, l’ambition de la France dans l’alphabétisation des immigrés? Où est l’ambition de la France pour la francophonie? Nous proposons, nous centristes, au Parlement d’agir fortement dans ce domaine.

    Il nous appartient maintenant, loi après loi, de mettre en cohérence notre discours républicain, notre rêve français et la réalité quotidienne. Le lien entre la nation et les citoyens n’est pas un acquis. C’est un travail permanent que de le faire vivre! (Applaudissements sur les bancs des groupes NC et UMP.)

    (Mme Danielle Bousquet remplace M. Bernard Accoyer au fauteuil de la présidence.)


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  •  La citation du jour

     La république sera sociale ou ne sera pas" JAURES

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    Flash-back : Débat sur l’identité nationale (3ème partie)

    Assemblée nationale

     

    M. le président. La parole est à M. Jean-Marc Ayrault. (Plusieurs députés du groupe UMP quittent l’hémicycle, apostrophés par les députés du groupe SRC.)

    M. Roland Muzeau. Où est le débat si vous n’écoutez pas les autres!

    M. le président. Je vous en prie! Allez-y, monsieur Ayrault.

    M. Jean-Marc Ayrault. Monsieur le président, mes chers collègues, m’exprimant à cette tribune m’accompagnent les mots de l’historienne Esther Benbassa: « il n’y a pas de patriotisme français sans rêve français ». Oui, à bien des égards, la France s’est constituée sur un rêve d’elle-même: unir des hommes et des femmes de toutes conditions, de toutes origines, en une langue, une culture, un savoir-vivre; fonder une communauté de destin qui parle au monde et qui influe sa marche.

    C’est ce rêve qui a tissé notre histoire, des rois capétiens aux sans-culottes de Valmy. C’est ce rêve qui a engendré les idéaux de la République, de Gambetta à Jules Ferry, des enfants de Jean Jaurès aux héritiers du général de Gaulle. Nous ne sommes pas une race. Nous ne sommes pas une ethnie. Nous ne sommes pas une religion. Nous sommes un peuple multiple qui transcende ses différences dans une communauté de valeurs et d’ambitions. (Applaudissements sur les bancs des groupes SRC et GDR.)

    M. Christian Eckert. Ce n’est pas du même niveau que le discours précédent!

    M. Jean-Marc Ayrault. Mes chers collègues, ce rêve, nous continuons d’y croire et de le réinventer. Il est notre raison d’être et notre voix dans le grand concert des nations.

    M. Jacques Alain Bénisti. Vous êtes toujours dans le rêve, nous, nous sommes dans la réalité!

    M. Jean-Marc Ayrault. Mais force est de constater aujourd’hui que beaucoup de nos compatriotes ne se retrouvent pas tout à fait dans ce miroir, les uns parce qu’ils se vivent en déclin, les autres parce qu’ils se vivent en marge. Ce postulat, nous pouvons le partager. Oui, la France doute d’elle-même et de sa cohésion. Oui, elle s’interroge sur sa faculté à relever les défis de la mondialisation et des vagues migratoires. Ce questionnement identitaire n’est aucunement un embarras. Il existe chez tous les peuples, et il est au cœur du pacte que nouent les Français lors de chaque élection présidentielle.

    Ce que je reproche au Président de la République, ce n’est pas d’avoir ouvert un débat, c’est d’en faire un instrument de division nationale. (Applaudissements sur les bancs des groupes SRC et GDR.) C’est de vouloir décréter qui sont les bons et les mauvais Français (Protestations sur les bancs du groupe UMP) , comme si de telles catégories avaient le moindre sens.

    M. Jacques Alain Bénisti. C’est de la démagogie!

    M. Jean-Marc Ayrault. C’est de désigner l’immigré ou le musulman comme fauteur d’une « dénaturation » de l’identité française.

    M. Patrick Ollier. Scandaleux!

    M. Bruno Le Roux. Cela fait mal!

    M. Jean-Marc Ayrault. Dans son texte de rattrapage, qu’il publie aujourd’hui dans le journal Le Monde , …

    M. Jean-Pierre Door. Excellent article!

    M. Jean-Marc Ayrault. …apparaît toujours cette méfiance de l’autre, de l’étranger, du trouble qu’il introduirait dans nos traditions.

    M. Philippe Gosselin. Nous n’avons pas la même lecture!

    M. Jean-Marc Ayrault. Et dans votre questionnaire de préfecture « Qu’est-ce qu’être Français », onze questions sur les quinze ont trait à l’immigration. (Applaudissements sur les bancs du groupe SRC.)

    Dans chacune de vos interventions, vous brandissez la burqa comme le nouveau chiffon noir de la République. Dans chacun de vos exemples des « fissures » – j’ai entendu ce mot tout à l’heure dans la bouche de Jean-François Copé – de l’identité nationale, vous pointez le cas de musulmans, vous alimentez les préjugés, vous semez les graines de la discorde – on ne peut que le regretter. (Applaudissements sur les bancs des groupes SRC et GDR.)

    M. Patrick Ollier. C’est faux! C’est un procès d’intention!

    M. Jean-Marc Ayrault. Ce qui honore la France, mesdames, messieurs, ce n’est pas de faire la chasse aux « mariages gris », c’est d’être le pays d’Europe qui abrite le plus de mariages mixtes entre conjoints français et étranger. (Applaudissements sur les bancs des groupes SRC et GDR.) À l’oublier, votre administration en vient à multiplier les tracasseries sur l’appartenance nationale de nos concitoyens.

    M. Philippe Gosselin. Vous caricaturez!

    M. Jean-Marc Ayrault. Jusqu’à refuser, personne ne l’a oublié ici, j’espère, un certificat de nationalité à un soldat français qui engage sa vie pour la France en Afghanistan. (Applaudissements sur les bancs du groupe SRC.)

    M. Jacques Alain Bénisti. Ce discours n’a aucune hauteur!

    M. Jean-Marc Ayrault. De quel rêve français êtes-vous donc les porteurs? Dans votre démarche, je ne vois que son envers: la peur, le recroquevillement, l’exclusion.

    M. Lionnel Luca. Allez!

    M. Yves Censi. On dirait qu’il parle du parti socialiste!

    M. Jean-Marc Ayrault. Là où les Français recherchent l’alliage qui les unit, vous érigez un mur de suspicion entre eux. Là où ils aspirent à trouver un espoir qui les transcende, vous leur présentez des boucs émissaires. « La France, tu l’aimes ou tu la quittes. » Jamais je ne croyais pouvoir entendre une telle apostrophe dans la bouche d’un Président de la République! (Applaudissements sur les bancs des groupes SRC et GDR.) Si c’est ça votre vision de l’identité nationale, alors soyez sûrs qu’elle ne sera jamais aimée! L’amour d’une nation, c’est l’adhésion du cœur, pas un décret de la peur. (Applaudissements sur les bancs du groupe SRC et sur quelques bancs du groupe GDR.)

    À cette conception craintive, nous opposons notre vision d’une fraternité nationale.

    M. Yves Censi. La « Ségolénitude!

    M. Jean-Marc Ayrault. Être Français, c’est d’abord assumer l’héritage d’une nation métissée qui se veut indivisible. C’est notre premier pilier.

    Je veux le dire avec force, contrairement aux affirmations affolées – je dis bien affolées –, notre système d’intégration continue de marcher. Nos compatriotes issus de l’immigration ne sont pas des Français à moitié. Dans toutes les enquêtes parues à l’occasion de ce débat, ils expriment très majoritairement leur reconnaissance à la France de leur avoir permis de vivre mieux que leurs parents.

    M. Olivier Carré. Absolument!

    M. Jean-Marc Ayrault. Ils partagent les valeurs de la République et ne demandent ni passe-droits, ni discrimination positive. Ce qu’ils veulent, c’est le droit à l’indifférence, c’est n’être plus des étrangers dans le regard des autres, c’est être considérés comme des citoyens ordinaires avec les mêmes droits et les mêmes devoirs. (Applaudissements sur les bancs du groupe SRC et sur quelques bancs du groupe GDR.)

    Plusieurs députés du groupe de l’Union pour un mouvement populaire . Et alors?

    M. Jacques Alain Bénisti. C’est complètement hors sujet!

    M. Jean-Marc Ayrault. Dire cela ne me fait pas sous-estimer les difficultés de ce creuset national: les multiples discriminations au nom et au faciès; la ghettoïsation des quartiers; les tentations communautaires ou intégristes. Votre politique concrète contribue à ces tensions. Mais le mal est plus profond. Il touche aux défaillances dans l’effort de remise à niveau des quartiers populaires, avec ces taux massifs de chômage, en particulier chez les jeunes, aux carences de nos règles en matière de mixité et de mobilité sociales, à l’érosion des liens civiques.

    M. Marc-Philippe Daubresse. Et la Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité, c’était quoi?

    M. Jean-Marc Ayrault. Il ne faut jamais se lasser de le dire: la France a la passion de l’égalité et de l’unité. C’est son deuxième pilier.

    Oui, la nationalité est bien plus qu’un passeport pour ouvrir les frontières. Elle est un contrat de solidarité entre ses citoyens mais aussi avec ceux que le pays accueille. Et ce rappel doit valoir pour tout le monde: pour les expatriés de la fortune comme pour les jeunes des cités,…

    M. Henri Emmanuelli. Besson a oublié d’en parler des expatriés de la fortune!

    M. Jean-Marc Ayrault. …pour les dirigeants d’entreprise comme pour les responsables politiques. (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe SRC.)

    Cette réappropriation de l’exigence civique et de l’exemplarité concerne toute la société, de ses élites, en premier lieu, aux plus modestes des citoyens. C’est dans c’est esprit que le groupe socialiste a toujours défendu l’idée d’un service civique.

    Mme Élisabeth Guigou. Exactement!

    M. Jean-Marc Ayrault. Nous partageons cette préoccupation avec Jean-François Copé, je l’ai entendu. Parce qu’une citoyenneté qui se réduit à la consommation n’est plus la citoyenneté. Nous avions déposé il y a quelques années une proposition de loi que vous aviez rejetée. Nous sommes prêts; faisons-le ensemble, ce service civique!

    Le troisième pilier de notre identité, que vous refusez de voir en face, c’est le modèle social. Il a été évoqué par le Président de la République à Versailles, à propos du Conseil national de la Résistance. Le modèle social français, c’est l’abolition des privilèges qui fait partie de notre patrimoine, au même titre que la langue, l’histoire ou la culture.

    M. Henri Emmanuelli. Et les expatriés fiscaux?

    M. Roland Muzeau. Le modèle français, ce n’est pas le bouclier fiscal!

    M. Jean-Marc Ayrault. Il n’y aura jamais de cohésion nationale sans cohésion sociale. La République s’est constituée sur l’idée de justice, de progrès commun, de répartition des efforts.

    C’est la grande faute de Nicolas Sarkozy. Le défenseur autoproclamé de « la France éternelle » est celui-là même qui sape son armature la plus solide: le modèle social français. (Applaudissements sur les bancs des groupes SRC et GDR.)

    Tout ce qui relève de la solidarité entre les Français est jugé lourd, coûteux, archaïque, bureaucratique, inefficace.

    M. Jacques Alain Bénisti. Caricature!

    M. Jean-Marc Ayrault. Et le Président de la République est même allé jusqu’à effacer l’un des héritages les plus précieux de notre histoire chrétienne à laquelle vous faites si souvent référence et qui est devenue une conquête sociale: le repos dominical. (Applaudissements sur les bancs du groupe SRC et sur plusieurs bancs du groupe GDR. – Protestations sur les bancs du groupe UMP.)

    M. Jean-François Copé. Il ne reste plus qu’à évoquer le bouclier fiscal!

    M. Sébastien Huyghe. Est-ce qu’il va parler du homard?

    M. Jean-Marc Ayrault. Eh bien, le malaise français, il est d’abord là: dans le saccage de notre patrimoine social, dans le sentiment que l’effort et le mérite ne protègent plus du déclassement et que le principe héréditaire l’emporte sur le principe égalitaire – j’imagine que cela vous rappelle quelque chose. (Applaudissements sur les bancs du groupe SRC et sur plusieurs bancs du groupe GDR.)

    Où est notre identité quand le marché envahit toutes les sphères de la société, quand l’argent devient la seule valeur de référence, quand le monde du travail est relégué tout en bas de la hiérarchie des priorités? Que veut dire la fraternité quand les ouvriers et tous ceux qui vivent de leurs mains sont de plus en plus marginalisés et précarisés?

    Non, ce n’est pas la France qui est coupable d’égoïsme, ce n’est pas son peuple qui manque de générosité. C’est le modèle de société qu’on leur propose. Voilà la question centrale à laquelle vous ne répondez pas, bien sûr, puisque c’est le résultat de votre politique.

    Le quatrième pilier, je voudrais l’évoquer parce qu’il faut que les masques tombent dans ce débat. Quand vous dénoncez l’école comme une armée rouge sans cervelle, vous prenez la responsabilité d’ébranler ce quatrième pilier de notre identité nationale: qui sont, aujourd’hui encore, les premiers hussards du civisme? Les professeurs! (Applaudissements sur les bancs du groupe SRC et sur plusieurs bancs du groupe GDR.) Qui sont, aujourd’hui encore, les premiers transmetteurs de notre histoire et de sa langue? Les professeurs!

    M. Lionnel Luca. Pas tous!

    M. Jean-Marc Ayrault. Et pour seule récompense, vous les privez de considération et de postes. Vous allez même plus loin puisque vous avez décidé de supprimer l’enseignement de l’histoire en terminale pour les classes scientifiques. (Applaudissements sur les bancs du groupe SRC et sur plusieurs bancs du groupe GDR.)

    Faut-il alors s’étonner que votre France soit muette? La grande affaire est au contraire de remettre l’école, l’école publique, au centre de la cité, de lui donner des moyens.

    M. Jacques Alain Bénisti. Nous sommes d’accord!

    M. Jean-Marc Ayrault. Les moyens de se transformer là où c’est nécessaire pour qu’elle retrouve pleinement sa mission de transmettre cette immense bibliothèque du savoir qu’a constituée au fil des générations notre pays. (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe SRC.)

    M. Jacques Alain Bénisti. C’est ce qu’on fait et que vous n’avez pas fait!

    M. Jean-Marc Ayrault. De la même manière, n’était-il pas hasardeux que le Président de la République veuille réformer nos principes de laïcité, ce cinquième pilier de notre identité, qui apparaît, aux yeux mêmes de nombreux pays étrangers, comme l’une des réponses les plus adaptées à la résurgence des conflits religieux? La France laïque est mieux qu’une marque de fabrique: elle est aujourd’hui un produit d’exportation et un facteur de concorde. (Applaudissements sur les bancs du groupe SRC et sur plusieurs bancs du groupe GDR.)

    La France laïque doit, sans hésitation, dire non à la burqa, parce que cette prison de tissu qui enferme les femmes contredit notre conception des droits fondamentaux de la personne humaine. (Même mouvement.)

    Mais la France laïque doit avoir la même intransigeance pour reconnaître à l’islam le droit d’exercer son culte dans les mêmes conditions de dignité que les autres religions. (Applaudissements sur les bancs des groupes SRC et GDR.) Quand le Président de la République justifie l’interdiction des minarets, il nie et défigure l’article 1 er de la loi de séparation des églises et de l’État, qui assure la liberté de conscience et garantit le libre exercice des cultes. La liberté de conscience et la laïcité sont un même bloc. Elles ne se divisent pas, elles ne sont pas à géométrie variable selon que l’on est chrétien, juif, musulman ou athée. (Même mouvement.)

    Nos compatriotes musulmans sont les premières victimes de l’intégrisme. C’est avec eux et non contre eux que nous prouverons que l’islam, deuxième religion de France, peut être en harmonie avec la démocratie et la laïcité.

    Et c’est par quoi je veux conclure, mes chers collègues: « Ne laissons pas tomber l’identité nationale dans n’importe quelles mains », écrivait Fernand Braudel en conclusion de son fameux ouvrage, L’identité de la France.

    M. Henri Emmanuelli. Surtout pas entre les mains de Besson!

    M. Éric Besson, ministre de l’immigration. Surtout pas dans les vôtres!

    M. Jean-Marc Ayrault. Mes chers collègues, ces derniers jours nous encore ont fourni quelques exemples que nous avons tous en tête. Méfions-nous des emportements que nous ne saurions plus maîtriser. Les tragédies de l’histoire nous ont rapprochés ici, dans cet hémicycle. (M. Emmanuelli apostrophe le ministre. – Vives exclamations sur les bancs du groupe UMP.)

    M. le président. Je vous en prie, un peu de calme!

    M. Henri Emmanuelli. Le ministre m’a interpellé! (Nouvelles exclamations sur les bancs du groupe UMP.)

    M. le président. Monsieur Emmanuelli, je vous en prie!

    M. Jacques Alain Bénisti. C’est inadmissible! Nous ne pouvons accepter de telles manières!

    M. Patrick Ollier. Quelle preuve d’intolérance!

    M. Yves Censi. C’est l’illustration même de l’intolérance!

    M. le président. Monsieur Ayrault, veuillez poursuivre et vous acheminer vers votre conclusion.

    M. Jean-Marc Ayrault. Méfions-nous des emportements! Les tragédies de l’histoire nous ont rapprochés – en tout cas, je l’espère. Je sais que nous avons tous le souvenir et la même aversion pour ces hommes du passé qui, malheureusement à cette tribune, désignaient à la vindicte « les mauvais nationaux » en pointant du doigt un président du Conseil parce qu’il était juif. (Applaudissements sur les bancs des groupes SRC et GDR.)

    M. Jean-François Copé. Emmanuelli, des excuses!

    M. Jean-Marc Ayrault. Ce que nous avons à transmettre, c’est un patriotisme fédérateur. Un patriotisme qui s’enracine dans les droits de l’homme autant que dans l’attachement à une terre. Un patriotisme qui s’ancre dans la fibre populaire autant que dans l’exemplarité de ses dirigeants. Un patriotisme qui sait s’ouvrir aux autres et se reconnaît pleinement dans l’Europe.

    Notre pays n’est pas un bloc à prendre ou à laisser. Il ne met pas un signe « égale » entre les croisades et l’édit de Nantes, entre la colonisation et la résistance, entre le despotisme de l’Ancien régime et la République démocratique! La grandeur d’un peuple, c’est de savoir regarder en face ses lumières et ses ombres, sans repentance, mais sans concessions. (Applaudissements sur les bancs des groupes SRC et GDR.)

    Ce que nous devons, c’est transmettre une idée de la nation qui dépasse ses racines multiples et parfois opposées. C’est construire une mémoire partagée qui concilie la vérité et l’estime de soi. C’est offrir à tous les Français les mêmes droits et les mêmes devoirs, quelles que soient leurs origines sociales ou géographiques. Ce que nous voulons, c’est enraciner une adhésion du cœur dans laquelle chaque enfant de la République puisse se reconnaître. « Être Français », disait Renan, « c’est avoir fait de grandes choses ensemble et vouloir les faire encore ». Là est la France, là est son rêve! (Mmes et MM. les députés du groupe SRC se lèvent et applaudissent longuement. – Applaudissements sur les bancs du groupe GDR.)

    Plusieurs députés du groupe de l’Union pour un mouvement populaire . Quel cinéma!


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